Luc 9 – 23 à 27
«Puis il dit à tous : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il se charge chaque jour de sa croix, et qu'il me suive. Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la sauvera. Et que servirait-il à un homme de gagner tout le monde, s'il se détruisait ou se perdait lui-même ? Car quiconque aura honte de moi et de mes paroles, le Fils de l'homme aura honte de lui, quand il viendra dans sa gloire, et dans celle du Père et des saints anges. Je vous le dis en vérité, quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront point qu'ils n'aient vu le royaume de Dieu».

Psaume 139 – 12 à 14
«Même les ténèbres ne sont pas obscures pour toi, La nuit brille comme le jour, Et les ténèbres comme la lumière.
C'est toi qui as formé mes reins, Qui m'as tissé dans le sein de ma mère.
Je te loue de ce que je suis une créature si merveilleuse. Tes œuvres sont admirables, Et mon âme le reconnaît bien».

L'écueil principal dans la traduction d'une langue étrangère réside dans la perception de sa subtilité et de sa finesse, de son sens imagé et des nuances subtiles à peine perceptibles pour un non averti et qui se rattachent à la racine même du mot ou de l'expression à traduire en essayant d'être au plus près du sens premier de ce mot tout en exprimant ses nuances, sa richesse, son sens imagé, sa signification première.
Une traduction littérale, au plus près du texte est certes étymologiquement correcte et exacte mais peut brouiller son sens imagé et devenir hors sujet et, parfois, incompréhensible pour son auditeur ou son lecteur.
La traduction de l'expression «tomber dans les pommes» prise au sens strict devient source d'interrogation pour un lecteur étranger si le sens imagé ne lui est pas expliqué : «que faisait-il dans un verger à cueillir des pommes ?»
Il en va de même pour l'expression «mettre les pieds dans le plat» qui ne peut se comprendre que dans le sens imagé : le plat est en principe sur la table, que vont faire nos pieds sur sur la table et dans nos plats ?
Et l'on pourrait étendre à d'autres expressions ces mêmes difficultés de traduction :
«jeter l'argent par les fenêtres» - ce que dans toute ma vie et dans toutes les rues que j'ai traversé je n'ai jamais vu- ou bien «être lessivé», «avoir la tête dans les nuages»
Et que dire des traductions dans les différents français de la francophonie ?
Par exemple «et mon âme sera blanche comme neige» devient dans une traduction française en pays bantou : «et mon âme deviendra aussi noire que l’ébène» !
La ou les traductions bibliques n'échappent pas à la règle. Si le message divin est cohérent, complémentaire dans sa diversité, riche dans ses enseignements et unique en ce sens qu'il traduit au travers d'auteurs aussi dissemblables qu'un Moïse illettré et bègue de surcroît et un Paul à l'érudition hors normes une continuité dans la pensée de Dieu, il n'en demeure pas moins vrai que des traductions de certains passages ont pu – de bonne fois ou non – en altérer le sens premier faussant la réalité de la pensée de son auteur.
La profondeur de la parole divine est infinie, et l'enchaînement qui existe entre toutes les parties du mystère divin n'est pas moins admirable, bien que ce mystère ne soit pas révélé comme un tout, car

"nous connaissons en partie et nous prophétisons en partie." nous dit Paul.

Alors qu'a bien pu vouloir nous dire réellement Jésus dans ce passage cité en introduction

«Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il se charge chaque jour de sa croix, et qu'il me suive».

Malheureusement, ce verset a été utilisé bien trop souvent pour nous appeler à renoncer à nous-mêmes, nous vider de notre personnalité, de notre volonté, de nos goûts, et même de l’estime de nous-mêmes pour nous laisser entièrement emplir par le Christ.
Cette interprétation s’inspire peut-être de spiritualités orientales appelant à la négation de soi pour se fondre dans une unité transcendante.
Mais cette interprétation est aux antipodes de tout ce que fait et dit Jésus tout au long de sa vie. Sans cesse, il valorise la personne qu’il rencontre et nous appelle à faire de même. Au gré de ses rencontres, il valorise, il relève, il pardonne, il encourage, il envoie en mission, il libère pour que chacun puisse suive son propre chemin.
D’ailleurs, quand Jésus quitte son métier d’artisan pour se lancer dans son ministère public, il explique sa démarche dans la synagogue de sa famille, il annonce qu’il est envoyé par Dieu pour :

«Annoncer une bonne nouvelle aux pauvres ; pour guérir ceux qui ont le cœur brisé (ceux qui sont incapables de se décider par eux-mêmes), pour proclamer aux captifs la délivrance, et aux aveugles le retour de la vue, pour renvoyer libres les opprimés, et pour publier une année de grâce du Seigneur». (Luc 4:18-19)

Et effectivement, à chaque page de l’Évangile nous le voyons libérer la pensée personnelle de chacun, appelant explicitement chacun à utiliser chaque jour sa propre intelligence, il passe son temps à stimuler notre réflexion avec ses paraboles, avec ses incessantes questions et avec ses paroles impossibles à accepter au pied de la lettre comme celle que nous écoutons encore aujourd’hui.
Quand il nous demande de tendre la joue gauche comme dans

Matthieu 5 – 39
«Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l'autre»

nous avons traduit cela comme un acte d'humilité, de soumission mais c'était méconnaître la portée réelle de cet acte dans ce moyen orient sous domination romaine.
En effet les légionnaires romains, alignés pour l'inspection, étaient giflés sur la joue droite par leurs officiers pour tout manquement à la discipline : c'était en fait un geste d'humiliation.
Vouloir les gifler sur la joue gauche devenait mal aisé et perdait sa signification première d'humiliation.
Tendre la joue gauche devenait un geste d'affirmation de soi, de sa personne, le réhabilitait en quelque sorte dans sa dignité d'être humain.
Et chacun des gestes de guérison que Jésus opère signifie une émancipation pour celui qui en bénéficie. Il guérit des aveugles pour nous dire que son projet est effectivement que nous puissions voir par nous-mêmes le monde et avoir notre propre point de vue.
C’est tout le contraire de l’invitation aliénante à devenir une marionnette dans les mains de Dieu.
Le Christ vient au contraire pour le droit de chacun à voir de ses propres yeux, la capacité à entendre, un cœur pour faire des choix personnels.
D’ailleurs le passage que nous lisons ce matin s’ouvre sur cet appel à notre propre choix

«Si quelqu’un veut marcher à ma suite».

Même ce choix est libéré par Jésus quand il s’adresse ainsi à la foule de ses auditeurs plus ou moins convaincus.
Et il n'y a là aucune condamnation, aucun reproche mais une invitation personnelle en fonction de nos capacités à entendre d'abord puis écouter ensuite :
si tu le peux, lève-toi, viens vers moi, avec tes doutes, tes hésitations, tes difficultés et tes peurs, fais surgir du dedans de toi ce qu'il y a de meilleur afin que je le sanctifie car pour Dieu tu es quelqu'un de formidable, de merveilleux, créée à son image.
«Rien n'est plus merveilleux que l'homme».
C'est la phrase de Sophocle que répétait le chœur d'Antigone, il y a deux millénaires, en déclinant les prouesses des êtres humains.
Cette constatation, cette admiration sans borne est reprise au XXe siècle par plusieurs physiciens, dont Einstein et John Wheeler, devant l'extraordinaire aptitude de l'intelligence humaine à déchiffrer le comportement de la nature. La physique quantique et la théorie de la relativité reproduisent, en effet, par calcul, certains résultats d'expériences de laboratoire avec des précisions supérieures à une partie dans un milliard ! Cette faculté rend l'esprit humain unique dans l'ensemble des espèces vivantes.
Et Jésus voudrait-il nous dire : non,non, laisse tomber, crucifie ta chair, efface ta personne, ta personnalité, rentre dans cette vie faite de privations, de renoncements, d'obéissance aveugle et de silence absolu car le simple fait de murmurer est déjà péché.
En fait crucifie ta chair.
Mais qu'est-ce que cela veut dire au juste crucifier sa chair ?
Le merveilleux de Dieu n'a-t-il pas été totalement accompli à Golgotha pour qu'il faille encore et encore parler de crucifixion et par là achever par nous-mêmes l'œuvre de salut accompli par Christ la rendant ainsi imparfaite et incomplète ?
Jésus guérit aussi nos articulations pour que nous puissions nous lever d'un bond, comme ces infirmes guéris par Lui. Se lever c'est littéralement ressusciter, et c'est pour nous ressusciter qu'il nous appelle, non pour adopter la crucifixion quotidienne comme mode de vie.
Jésus guérit nos mains non seulement pour que nous puissions donner notre substance mais aussi pour prendre ce qui nous est offert, il nous appelle à nous dépenser pour servir ceux qui en ont besoin mais aussi à accepter d'être servi par lui, Jésus, et par ceux qui nous aiment.
Il est donc hors de question de lire cette parole solennelle de Jésus comme s’il nous invitait à renoncer à nous-mêmes, ou à nous renier nous-mêmes, à nous nier nous-mêmes, nous vider de notre personnalité, de notre sensibilité.
Ce geste serait un mauvais geste, contraire à tout l’Évangile.
Comment, le Christ nous appellerait à porter un regard de respect et de bienveillance sur les autres, et nous serions donc la seule personne que nous devrions considérer comme indigne de notre considération ?
Le Christ cherche à relever, libérer, créer et guérir chacun, comment est-ce que le suivre ne comprendrait pas de suivre ce regard bienfaisant qu'il porte sur notre personne, nous invitant à nous regarder nous-mêmes positivement, et à être capable de reconnaître notre valeur, ce qu’il y a de bon dans notre cœur, dans nos talents, et de pouvoir l’exprimer ?
Et si Jésus ne peut pas s’empêcher de soulager la souffrance de ceux qu’il croise, non seulement les souffrances morales des coupables, des abattus, des indécis, des orgueilleux, mais aussi les souffrances physiques de toutes sortes, celle des malades, celle des coupables, celle des rejetés, celle des fous et celle des pauvres... si Jésus est ainsi celui qui travaille comme il peut pour lutter contre la souffrance, il est hors de question de voir une apologie de la souffrance dans cet appel «à prendre chaque jour sa croix».
Jésus ne dit pas : heureux ceux qui souffrent car ils sont dans la pensée du Père, dans sa volonté, mais au contraire, il annonce :

«Heureux les affligés car ils seront consolés» (Mt 5 :4)

et

«Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos.»( Mt 11:28)

Nous avons toujours et toujours cette invitation à nous élever, à aller chercher au plus profond de nous-mêmes cette part de bien, de bon, en fait cette part d'amour qui nous relève en premier puis nous élève ensuite pour nous faire toucher la présence de Dieu, d'un Dieu qui nous aime et qui veut le meilleur pour nous sur cette terre comme prélude à la vie éternelle.
Jérémie 29 – 11 «Car je connais les projets que j'ai formés sur vous, dit l’Éternel, projets de paix et non de malheur, afin de vous donner un avenir et de l'espérance».
Alors oui, la souffrance existe, elle traverse nos vies, avec une grande injustice.
Avec Christ toute souffrance doit être combattue quand c’est possible, sinon portée ensemble quand on le peut, mais toujours avec lui.
Et il nous dit que celui qui souffre ne vaut pas moins pour autant, qu’il n’est pas abandonné de Dieu, même s’il est abandonné de tous.
Alors bien entendu, ce n’est pas parce que nous sommes un être absolument merveilleux (comme le dit le Psaume 139), que nous pourrions nous prendre pour Dieu, ou pire, prendre notre propre désir comme objet de notre adoration et comme critère du bien et du mal.
Bien sur que non, car sans lui nous ne pouvons rien faire mais sans nous il ne veut rien faire !
L’histoire d’Abraham nous donne un exemple de la conception biblique non seulement de notre valeur personnelle mais aussi du regard positif que Dieu nous invite à avoir sur nous-mêmes.
Alors qu’Abram n’a encore rien fait de particulier Dieu le bénit et lui promet qu’il sera bénédiction pour une multitude. Et il lui donne cette mission bien connue

«Lech-Lecha : Va, pour toi, hors de ton pays et de la maison de ton Père vers le pays que je t’indiquerai...» (Gen 12 :1)

Il y a bien marqué «va pour toi», ou «va vers toi» ce qui est invraisemblablement gommé dans bien des traductions de la Bible. «Va pour toi», va pour ton bonheur, pour faire quelque chose de ta vie. Va pour toi et non dans la négation de toi, non dans le sacrifice, non dans la souffrance volontaire, non pour la mort mais pour la vie, va par la bénédiction et pour être bénédiction, car c’est même de cela que tu es capable.
C'est ce même Dieu qui nous demande de choisir ce qui est vie et bénédiction dans

Deutéronome 30 – 15 et 19 à 20 :
«Vois, je mets aujourd'hui devant toi la vie et le bien, la mort et le mal».
"J'en prends aujourd'hui à témoin contre vous le ciel et la terre : j'ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité pour aimer l’Éternel, ton Dieu, pour obéir à sa voix, et pour t'attacher à lui : car de cela dépendent ta vie et la prolongation de tes jours ».

Lech-Lecha «Va pour toi-même» signifie aussi «va vers toi-même» car avant Abram n’était pas vraiment lui-même mais seulement le produit de son environnement.
Nous avons là une piste de ce que peut vouloir dire Jésus avec cette idée de se renier soi-même : Abram quitte effectivement ce que les autres, ce que la vie, ce que le hasard avaient fait de lui.
Dieu lui faisant prendre conscience de sa valeur et de sa dignité, il lui permet d’entrer dans un cheminement pour qu’il se réalise lui-même. Un peu plus loin dans la saga d’Abraham, le projet de Dieu est exprimé ainsi «Marche devant ma face et sois parfait ! J'établirai mon alliance entre moi et toi, et je te multiplierai, je t’augmenterai énormément beaucoup».
Ce détournement de nous-mêmes n’est donc pas un appel à renoncer à ce que nous sommes mais à entrer dans cette actualisation de nos extraordinaires capacités, d’en faire quelque chose d’immense par la bénédiction de Dieu.
Le nom d’Abram signifie «Père élevé», ce qui est loin d’apparaître dans le début de l’histoire, il est pourtant, même s’il ne le sait pas encore, une personne ayant une vraie grandeur et ayant une capacité de donner la vie.
Et effectivement, il deviendra plus tard Abraham «Père d’une multitude». Par la foi, ses yeux peuvent voir, ses oreilles entendre, son cœur et sa tête peuvent saisir cette réalité méconnue.
Regardez David, il a conscience de sa valeur, invisible à ceux qui ne regardent pas au cœur, ils veulent le charger de l’armure de Saül, mais c’est avec ses propres armes, avec son talent, avec sa foi, avec la force de la louange à Dieu qu’il va pouvoir accomplir ce qu’il est, et être source de bénédiction pour une multitude, malgré ses faiblesses, travaillant dessus avec l’aide de Dieu.
Jésus nous donne la vision d’une audace libérée de la crainte.
Nous sommes un être extraordinaire, aimable, aimé, béni mais aussi fait pour être bénédiction à notre façon. Si nous le voulons, nous dit-il, nous pouvons nous mettre en route et faire quelque chose de tout ça, de nous et de notre vie. Parce que c’est ça qui nous ressemble, parce que la vie est là, parce que des personnes extraordinaires sont là, parce que ce monde en vaut la peine, et que Christ nous en donne l’envie.
En lui, nous sommes libérés de la nécessité de nous idolâtrer nous-mêmes, Dieu déjà chante nos louanges, qu’y ajouter de plus ?
Nous sommes du même coup libérés de l’envie d’être en compétition avec les autres, ou de faire nos preuves. Nous sommes libérés de la peur des catastrophes et des trahisons, ces croix ne nous coupent pas de la vraie vie qui vient de plus grand que ça, de Dieu.
Nous sommes libérés de devoir sacrifier à Dieu pour lui plaire, ni un mouton, ni notre vie, ni nos idées, ni notre liberté... au contraire son projet et sa joie sont de nous voir riche de tout cela.
Nous sommes libérés de vouloir être un autre que nous ne sommes pas : une idole, un frère, un père, une image idéale... libéré de cette folie de vouloir imiter le Christ alors qu’il est unique dans sa vocation.
Mais simplement, grâce à lui, avancer vers nous-mêmes avec Dieu et être bénédiction, à notre façon.
Il n’est jamais trop tôt, et il n’est jamais trop tard pour «avancer vers soi-même» à la suite du Christ. Un peu plus, jour après jour.
Amen