Le personnage de Judas, malgré tous ses défauts, n'est pas le monstre qu'on croit la plupart du temps. Jésus ne pouvait pas avoir fait l'erreur monumentale de choisir un monstre comme apôtre. Il devint traître, à l'issue d'un certain cheminement, duquel nul ne peut s'estimer à l'abri.
Au commencement, tout semblait « rouler » pour Judas : il avait trouvé en Jésus un idéal, une espérance, qui le transcendait, le dépassait, lui faisant espérer des lendemains « qui chantent ».
Ce Jésus ne serait-il pas celui qui aller amener la libération de son peuple soumis à une occupation romaine tellement prégnante, dure et cruelle ?
Et son nom – Iscariote - n’est il pas un dérivé de l’épithète latine « sicarius » signifiant « le porteur de dague » ? Sicaire étant probablement un nom péjoratif pour désigner les juifs révoltés contre le pouvoir romain comme les zélotes.
Tout semble indiquer que Judas Iscariote était un idéaliste prêt à tout pour atteindre son objectif : libérer Israël de l’occupation romaine.
Et pour qui prend au premier degré les paroles du Seigneur il y a matière à y croire :
Ainsi les pèlerins d'Emmaüs disent au Seigneur - qu'ils n'ont pas reconnu - :

"Nous espérions, nous, que c'était lui, Jésus, qui délivrerait Israël" (Luc 24, 41).

 

Luc rapporte au début des Actes des apôtres la parole des disciples dite à Jésus après sa résurrection :

"Seigneur, est-ce en ce temps-ci que tu vas restaurer la royauté en Israël ?"
(Actes chapitre l verset 6)

 

Ces citations montrent que les apôtres avaient toujours une conception du messianisme où le sentiment national, politique et religieux, jouait un grand rôle, centré autour de Jérusalem et d'Israël.
C'est par rapport à cela qu'il faut comprendre l'attitude de Judas, semblable en cela aux autres disciples. C'est par rapport à cette conviction commune qu'il faut situer la tension entre ce que veut Jésus et ce que croient les apôtres
Judas, comme les autres apôtres, était persuadé que Jésus montait à Jérusalem pour instaurer le Règne de Dieu, qu'ils imaginaient comme une prise de pouvoir au sens politique du terme. Ils se demandaient quelle serait leur place dans le futur gouvernement.
Cette espérance se fondait sur l'entrée de Jésus à Jérusalem. L'acclamation de la foule est clairement messianique, en référence au "Fils de David", "celui qui vient au nom du Seigneur".
L'entrée au Temple et sa purification s'inscrivait dans cette perspective qui accomplissait les Ecritures :

"Voici, dit Dieu, que je vais envoyer mon messager... Soudain il entrera dans son sanctuaire le Seigneur que vous cherchez... Il purifiera les Fils de Lévi et les affinera comme or et argent..."
(Malachie 3, 1).

 

Or cet espoir n'a pas été suivi d'une réalisation effective. Plus encore, Judas a vu que Jésus refusait de se comporter en homme désireux de prendre les moyens pour l'établissement du Règne de Dieu. Ces moyens étaient liés à la nature même du pouvoir messianique.
Après la purification du Temple par l'exclusion des commerces et des trafics, les autorités demandent à Jésus de donner un signe de la légitimité de son action.
Or Jésus refuse. On lit en effet la demande :

"Dis-nous par quelle autorité tu fais cela ou quel est celui qui t'a donné autorité"
(Luc 20, 2).

Jésus refuse de donner une preuve et il répond :

"Je ne vous dis pas par quelle autorité je fais cela"
(Luc 20, 8).

 

Au Temple Jésus refuse de faire des prodiges. Il se contente d'enseigner. Or une telle attitude semble, du point de vue d'un messianisme radical, une dérobade.
On peut dire également que ni Judas ni les autres n'ont compris le sens de l'entrée de Jésus à Jérusalem. Jésus a choisi d'entrer à Jérusalem monté sur un petit âne - en référence à la prophétie de Zacharie

"Voici que ton roi vient à toi ; il est juste et victorieux, humble monté sur un petit âne",
Zacharie 9, 9

et aussi à la bénédiction du patriarche Juda par son père Jacob

"Il lie à la vigne son ânon et au cep le petit de son ânesse",
Genèse 49, 11.

 

Dans cette perspective, Judas est fondé à penser que Jésus a trompé ses disciples et les foules qui l'ont suivi depuis la Galilée.
Non seulement il est déçu, mais il considère que Jésus est un traître. S'il n'avait été que déçu, il aurait pu s'en aller comme le feront plus tard les disciples d'Emmaüs. Mais s'il considère que Jésus s'est trompé et a trompé les autres, il pense qu'il doit être dénoncé comme imposteur ou faux messie à l'autorité religieuse de Jérusalem.
Paul a pensé de cette manière lorsqu'il pensait que Jésus était un faux messie et pour cette raison, il a persécuté la communauté chrétienne.
On peut donc conjecturer que Judas reste dans une perspective révolutionnaire - au sens moderne du terme - où le pouvoir doit être conquis par les armes. On peut donc interpréter le chemin intérieur de Judas en lien avec la conviction messianique partagée par le groupe des apôtres. La conduite de Jésus a été interprétée comme la preuve que Jésus n'est pas le messie.
Pire encore, Jésus apparaît à Judas comme un faux messie, puisqu'il ne fait pas les signes qui attestent sa légitimité de Fils de David, fils de Dieu. Or être un faux messie mérite l'intervention des pouvoirs légitimes en matière religieuse et politique.
Pierre lui aussi s'oppose à Jésus, car il ne peut accepter l'idée d'un messie souffrant et humilié à Jérusalem. La notion de messie n'est pas la même pour Jésus et pour les Douze. Si pendant un temps, l'équivoque était possible, il n'en est plus ainsi au moment où les événements se précipitent. La situation à Jérusalem ne permet pas la coexistence des deux manières de concevoir le messianisme.
Le moment où tout bascule est celui de la décision de Jésus de rompre avec toute perspective de prise de pouvoir à Jérusalem. Il me semble que l'on peut dire que la décision de Judas est prise après que Jésus ait prononcé la parole sur le pain, lors du dernier repas.
La parole lie explicitement le pain rompu avec le corps brisé par la passion. Jésus dit clairement qu'il a consenti à sa mort. Du point de vue messianique, c'est intolérable. Judas conclut qu'il doit livrer Jésus, qu'il perçoit désormais comme un imposteur. C'est même un devoir de livrer un faux messie !
La trahison de Judas n'est pas une déception affective, mais le signe que la nouveauté de ce que Jésus apporte avec lui n'est pas reçue.
Et c’est en ce sens que nous aussi avons notre part de Judas en nous :
Qui peut dire avoir tout compris du dessein de Dieu pour nous - passe encore – mais pour notre frère, notre ami, notre voisin, notre collègue, notre « ennemi » du moment ?

1 Corinthiens 12
« Aujourd'hui nous voyons au moyen d'un miroir, d'une manière obscure, mais alors nous verrons face à face; aujourd'hui je connais en partie, mais alors je connaîtrai comme j'ai été connu ».

 

Toutes les fois où notre jugement prend le pas sur la réalité – souvent ignorée ou mal perçue – pour porter condamnation, à l’instar de Judas Satan entre en nous !
Mais aussi toutes les fois où notre conception du message de Christ se heurte frontalement à la vision différente qu’en a un frère – sans essayer de le comprendre ou sans vouloir me remettre en question – Satan entre en moi !
Comprenez bien qu’il ne s’agit pas de possession au sens premier du terme mais d’un échec dans la perspective divine pour mon élévation spirituelle.
Par mon intransigeance et ou mon arrogance susurrée par Satan, je manque le but voulu par Dieu pour moi.
Judas était un idéaliste et un révolutionnaire persuadé de détenir la vérité mais il n’avait pas atteint la dimension spirituelle lui permettant de comprendre la finalité du plan de Dieu.
Sa vision était celle de chacun de nous quand notre conception du message divin doit absolument primer sur tout un chacun, sans considération, sans concession et sans partage.
Au risque de te décevoir il est important que tu réalises que tous sont porteurs d’une espérance divine, d’une parcelle de lumière, si faible soit-elle.
La Bible ne dit-elle pas

« Il ne brisera pas le roseau cassé, et n'éteindra pas le lumignon qui fume encore; il manifestera la justice avec vérité »
(Esaïe 42:3)

 

1 Thessaloniciens 5 - 19
« N'éteignez pas l'Esprit. »

 

Et nous, au travers de notre cheminement avec Dieu, avons-nous abandonné notre costume rapiécé de maintes étoffes de religiosité ?
Que de fois je n’ai entendu – et dit aussi hélas – il faut faire comme ci et comme ça, ailleurs on fait ceci et cela, il doit y avoir un ordre à respecter, une marche à suivre etc.
Mais n’est-ce pas oublier l’essence même que nous voulons imprimer dans notre assemblée : « Etre bousculés par l’Esprit de Dieu ? »
Que dire de l’aveuglement et de sa conséquence : l’orgueil spirituel !

>Luc 24 – 32
Ils se dirent l’un à l’autre : « N’y avait-il pas comme un feu qui brûlait au-dedans de nous quand il nous parlait en chemin et nous expliquait les Écritures ? »

 

Apocalypse 3 – 15 à 18
« Je connais tes œuvres. Je sais que tu n'es ni froid ni bouillant. Puisses-tu être froid ou bouillant! Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n'es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. Parce que tu dis: Je suis riche, je me suis enrichi, et je n'ai besoin de rien, et parce que tu ne sais pas que tu es malheureux, misérable, pauvre, aveugle et nu, je te conseille d'acheter de moi de l'or éprouvé par le feu, afin que tu deviennes riche, et des vêtements blancs, afin que tu sois vêtu et que la honte de ta nudité ne paraisse pas, et un collyre pour oindre tes yeux, afin que tu voies. »

 

Toutes les fois que tu regardes l’autre d’une manière condescendante, ou que ton autoritarisme étouffe ton vis-à-vis, toutes les fois que tu fermes les yeux sur les réalités que tu perçois ou que tu soupçonnes en ne voulant surtout pas y être confronté, toutes les fois que tu te tais au lieu de dénoncer, toutes les fois ou tu tord le cou à la vérité pour te présenter sous un jour meilleur, tu peux dire que Satan est entré en toi dans le sens indiqué précédemment.
Judas n’était au fond ni pire ni meilleur que nous, il n’avait tout simplement pas compris – comme beaucoup des apôtres - la vraie personnalité de Christ, la dimension de son message divin et son œuvre de rédemption à la croix.

>– Luc 24 – 25
« Alors Jésus leur dit: O hommes sans intelligence, et dont le cœur est lent à croire tout ce qu'ont dit les prophètes! »

 

Hébreux 5 – 11
« Nous avons beaucoup à dire là-dessus, et des choses difficiles à expliquer, parce que vous êtes devenus lents à comprendre. »

 

Il en était resté aux armes terrestres qui ne sont d’aucune utilité car

« nous n'avons pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants dans les lieux célestes. »
Ephésiens 6 – 12.

 

Alors me direz-vous, s’étant suicidé sans – à priori – s’être repenti, il doit croupir en enfer.
Au terme de cette réflexion, il faut reprendre cette affirmation où cette conséquence logique - au vu de nos critères - semble la plus crédible.
La parole de Jésus :

"L'un de vous va me livrer, mais malheur à cet homme là par qui le Fils de l'homme est livré"
(Luc 22, 22)

est-elle une malédiction portant l'efficacité du malheur à celui à qui elle s'adresse ?
Il est clair que ce n'est pas la bonne interprétation : Jésus n'a pas de sentiment de haine en lui.
En fait la bonne traduction est : "malheureux l'homme par qui le Fils de l'homme est livré", pour faire entendre que Jésus regrette, et même déplore, ce qu'a fait Judas.

Version TOB de Luc 22 – 22
« Car le Fils de l'homme s'en va selon ce qui a été fixé. Mais malheureux cet homme par qui il est livré»!

 

Ce regret est souligné par les paroles :

« Il aurait mieux valu qu'il ne voit pas le jour ».

 

Le fait que Judas se suicide est-il le signe de la malédiction ? Je rappellerai que, même au temps de la chrétienté, où on ne donnait pas de sépulture chrétienne aux suicidés, les théologiens ont toujours dit que leur sort ultime n'était pas connaissable, parce qu'entre le moment où le désespéré se jette dans le vide (pour se noyer ou pour se pendre) et le moment de sa mort, si étroit que soit l'intervalle de temps, il y a place pour un acte de repentir où le pardon de Dieu peut trouver un passage.
Cette remarque théologique nous rappelle que le pardon est toujours premier du côté de Dieu et laisse entière la question du sort ultime. C'est le secret de Dieu. Ce secret de Dieu fait face au mystère de la liberté humaine qui a une dimension infinie, dans le bien comme dans le mal.
Judas est le témoin de l'infini de cette liberté.
N’oublions jamais qu’en Judas il y a un peu de nous-mêmes !.